Supplantés hiérarchiquement par les producteurs, rares sont maintenant les djs à ne se satisfaire que du mix -au demeurant lucratif- face à la reconnaissance qu’inspire la composition ex-nihilo. C’est que le statut d’artiste dépend encore de conceptions culturelles au mieux kitsch sinon bourgeoise, établissant d’abord dans le choix de la matière travaillée, puis le medium employé, des échelles de valeurs: les rêves chers aux Surréalistes n’ont pas selon cet ordre le même degré d’intégrité artistique qu’un quotidien blasé et, manier le disque, à moins de se nommer Myron, n’empruntera jamais à la grâce d’un peintre . Eric Cloutier, représentant d’une espèce non plus répandue que le vampire donc, continue tout de même ses pérégrinations musicales et remet à l’honneur un savoir-faire déclinant bien qu’indispensable à la dilatation de notre perception de l’art.
Parce qu’elle indissociable du sampling, la musique électronique ne peut faire l’objet -sinon en déconsidérant toute sa production- des mêmes distinctions. Ce que l’enregistrement et l’échantillonnage permettent, c’est une écoute de l’étrangeté de nos quotidiens, un témoignage du fluxus anodin de la vie. Une infinités de sonorités captées viennent empiéter sur la réserve du solfège, l’électronique contre une technique acquises à des répétitions millénaires instille dans beaucoup d’esprit une concurrence déloyale autant qu’une dérive libertaire. Ce que le sampling fait pourtant, c’est découvrir de nouvelles qualités aux objets en s’attardant sur eux, pointant le crissement de la neige, les conversations opaques ou l’écho d’une salle, les enregistrements élaborés attirent notre attention et rendent leurs merveilles à nos oreilles. Plus encore, cette reproduction acoustique -comme photographique d’ailleurs- retire à l’acte de création son auréole mystique en énonçant les inspirations, incarnant les muses en courants électriques, défaisant ainsi toute la romantique artistique. Mieux vaut dès lors, dans une compétition contre les arts classiques, s’armer de dépréciatifs: copie glaciale ou plagiat éhonté, l’électronique est une atteinte à la figure de l’artiste autant qu’au mystère de la vie.
Piller c’est pourtant créer: Raiding (=dévaliser) the 20th century s’en fait l’histoire et la preuve: d’Alvin Lucier à Beyoncé, de Pierre Henry à Kylie Minogue, DJ Food (rejoint par Paul Morley) établit ‘ontogenèse du sampling jusqu’à son entrée dans la banalité, affirmant le succès et la pérennité du procédé. Ce qu’en creux disent ce set improbable et le sampling, c’est la mouvance des inspirations et des œuvres, leurs reprises et leurs filiations -parfois douloureuses-; l’artiste, est ainsi le véhicule d’un amas de courants qu’il modèle et non plus une exception sociale ou un génie transcendé. Le dj de la même manière, reformule à partir d’un amas de matière finie, un ensemble nouveau. Comme la captation sauvage faisant de la vie son coffre à bruitage, le dj sample de la bande sonore déjà gravée, fait de l’histoire de la production musicale sa matière à agencer, prenant en maxime Douglas Huebler: « The World is full of objects, more or less interesting. I do not wish to add any more. » Une réserve dense dont il faut se saisir et intégrer à sa mémoire comme une collection mentale toujours disponible. Cloutier comme tous les djs de métier, est un archiviste insatiable, un érudit spécialisé, maîtrisant dans la force des habitudes les possibles de sa discothèque.
Depuis ses nouveaux quartiers new-yorkais, il étaye sa compilation électronique. Oscillant entre tout les genres, celui qui est passé par la très sélective école de Detroit, construit des sets à hauteur de son apprentissage. Le djing selon sa technique vient comme un cut-up à la Burroughs, un collage révélant les relations des choses à d’autres, éclairant les parentés et faisant naître des lectures nouvelles dans leurs intrication. Ses mixs sont des conversations de pistes, des pèles-mêles arrangés selon des correspondances évidentes ou non, diverses logiques, esthétiques ou historiques, sensuelles ou formelles servant une unité d’intention. Au Bunker et sur tous ses passages Cloutier conçoit ses sets autour d’un projet musical prenant un titre distinctif. Sur plusieurs heures pour bien prendre la mesure des possibles de telles opérations et de la vasteté de son répertoire, Cloutier se ballade sur une charpente musicale qu’il reste à assembler, et, comme son patronyme semble l’indiquer, laisse faire son métier pour nous abriter le temps d’une soirée.